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le calice des unitariens

chaque communauté unitarienne arbore un blason ou un logo. Voici celui des unitariens qui sont regroupés au sein de l'Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens (AFCU). Voir sur son site à la rubrique "le calice des unitariens"
http://afcu.over-blog.org/categorie-1186856.html


 

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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 14:32

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Dans le prolongement du christianisme unitarien, l’unitarisme-universalisme représente lui aussi une tentative pour dépasser les clivages liés à nos croyances héritées de l’Histoire, afin de mieux vivre l’universel.

 

michael servetus heartfeltJean-Claude Barbier, vignette, mai 2008Le largage des racines chrétiennes de l’unitarisme fut préconisé par le philosophe transcendantaliste Ralph Waldo Emerson (1803-1882) lorsqu’il jeta aux orties, en 1832, sa robe de ministre du culte, après 3 ans d’exercice à Boston. C. Jon Delogu nous dit que sa carrière de philosophe « bénéficia d’un mouvement général vers la sécularisation de la société américaine d’une part, et de la privatisation de l’intériorisation de la vie spirituelle de l’autre » (p. 23). En 1838, il confirme et signe son rejet des traditions qui entravent notre liberté de pensée lors d’un discours prononcé à la faculté de théologie de Harvard, connu sous le nom de Divinity School Address. Il y précise que ce n’est pas de l’instruction systématique ni de la simple transmission des révélations passées qu’il faut attendre une avancée de la pensée humaine, mais plutôt de la brusque provocation, de l’interpellation ponctuelle selon les évènements et les rencontres. Il prône une philosophie incisive et visionnaire. Cet appel à une réforme radicale faite aux étudiants, lui valut de ne plus être invité à prendre la parole en ce haut lieu durant quelques vingt-cinq ans (Delogu 2006 : 25-28).

« Notre époque - écrivit-il - est tournée vers le passé. Elle construit les tombeaux de nos ancêtres. Elle écrit des biographies, des critiques, et l’histoire du passé. Les générations précédentes contemplaient Dieu et la Nature et la Nature en face, [si bien que] nous les contemplons par leurs yeux. Pourquoi n’éprouverions nous pas la joie d’une relation originale avec l’univers ? Pourquoi n’aurions nous pas une poésie et une philosophie fondée sur l’intuition et non sur la tradition, et une religion fondée sur la révélation et qui ne soit point l’histoire de la leur ? » (Essays and Lectures, 1983 : 7)

C’est la fin du relais intergénérationnel des croyances. L’homme, dans une posture quelque peu romantique, est seul devant son destin et devant l’univers. A lui de déployer ses capacités rationnelles et aussi son intuition – c’est pour cela que le texte que je viens de citer parle de révélation, de dévoilement au terme d’une méditation individuelle, personnelle, et non plus de la Révélation avec une majuscule, celle que Dieu ou les dieux auraient adressée à nos ancêtres et qui est d’ordre communautaire. C’est le début d’une grande aventure de la pensée humaine, celle de l’individuation, celle aussi de la solitude métaphysique.

Avec la même attitude et selon la même logique, notre philosophe va apparaître comme le pionnier de la pensée américaine en invitant ses compatriotes à rompre leur dépendance intellectuelle par rapport à l’Angleterre et plus largement la civilisation européenne. Son discours sur « L’Intellectuel américain » - The American Scholar – prononcé au sein de la Faculté de théologie de Havard, un an avant celui dont nous avons parlé, lui valut l’enthousiasme des jeunes loups de son époque.

Progressivement, au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, la majorité des unitariens américains vont se rallier à cette manière de scruter les mystères de la vie. Ce déplacement d’opinion me est important puisque, aujourd’hui, il assure à notre philosophe une partie non négligeable de sa clientèle posthume. L’unitarisme aux Etats-Unis concerne en effet quelques 600 000 personnes à en croire une évaluation faite par sondage au début de ce millénaire (3). Je suis d’autant plus surpris par la discrétion dont font preuve les universitaires qui étudient l’œuvre et la vie de R. W. Emerson (du moins est-ce le cas pour les auteurs francophones que sont Marc Bellot, Monique Bégot et Jon C. Delogu), car, non seulement ils ne s’attardent pas sur le début unitarien de la vie de R. W. Emerson et ses relations dans ce milieu, mais ils passent sous silence une telle évolution de ce milieu chrétien. En partie sur son influence, le christianisme unitarien, au sein même de ses congrégations, va être progressivement supplanté par un humanisme spirituel qui invite à un dépassement des religions particulières et du théisme, souvent au bénéfice d’une position agnostique, sinon de l’athéisme. Un manifeste « humaniste » est publié en 1933 par d’éminentes personnalités ; dans son article n°9, il préconise un changement radicale d’attitude : « à la place des vieilles attitudes consacrées au culte et à la prière, les humanistes pensent que leurs émotions religieuses sont exprimées dans l’élévation de la vie personnelle et dans un effort collectif de promouvoir le bien être social ».
 (3) d’après la American Religious Identity Survey (ARIS) sur 50 000 personnes enquêtées en 2001 : 629 000 personnes (tout âge confondu), soit 0,3% de la population totale, en progression de 25% par rapport à une estimation précédente datant de 1990 et réalisée par la National Survey of Religious Identification (NSR) à partir de 113 000 personnes enquêtées (les unitariens-universalistes étaient alors estimés à 502 000 personnes).

Mieux, la même évolution se fait sentir dans les rangs d’une autre communauté chrétienne, celle de l’Eglise universaliste, laquelle fut fondée en 1779 à Glouscester dans le Massachusset par John Murray (1741-1815) puis se développa dans la région de Boston principalement sous l’impulsion de Hosea Ballou (1771-1852). Prolongeant l’anti-calvinisme des prêcheurs wesleyens tels que l’Irlandais James Relly (1720-1776) qui pensaient que le salut est ouvert à tous les hommes sans exception, quelque soit leur foi, puisque Jésus est précisément mort pour racheter les péchés de tous les hommes, les chrétiens universalistes ajoutent que Dieu est tellement bon qu’Il ne saurait condamner qui que ce soit aux rigueurs de la damnation éternelle. A la rigueur, un peu de purgatoire pour les plus grands criminels ! Bref, le droit au paradis pour tous. L’Italien anti-trinitaire Faust Socin (1539-1604) n’avait pas été aussi loin puisque, si l’enfer n’existait plus à ses yeux, il n’en demeurait pas moins que les âmes qui refusaient de se joindre à Dieu s’étiolaient dans le shéol biblique jusqu’à leur disparition progressive.

Evolution parallèle, si bien qu’en 1961 les deux ensembles religieux fusionnent pour donner naissance à une nouvelle religion qui ne se déclare plus spécifiquement chrétienne : l’unitarisme-universalisme. Cette histoire est interne et particulière aux Etats-Unis puisque l’Eglise universaliste s’y est développée principalement dans ce pays, hormis quelques missions tardives en Asie. Mais, dans de nombreux pays, les congrégations unitariennes ont adopté la même orientation théologique ; c’est le cas au Canada voisin, mais aussi en Europe (en Bohème dès les années 1920, en Allemagne et en Grande-Bretagne à partir des années 1950, etc.) où les congrégations se sont largement ouvertes à des théistes, des panthéistes, des agnostiques et à des athées en recherche spirituelle, etc.

Mieux, toujours hors Etats-Unis, des communautés adoptent officiellement la dénomination unitarienne-universaliste, il en est ainsi des nouvelles communautés au Canada qui s’ajoutent aux « First Congregations » (4) ; également en Espagne où c’est une « Sociedad unitariana universalista » (SUUE) qui bâtit en ce pays le mouvement unitarien. En France, une « Association unitarienne-universaliste de Paris – Ile-de-France » a vu le jour en 2003, mais elle n’a pas duré.
(4) En 2004, sur les 44 communautés constitutives du Canadian Unitarian Council (CUC), 12 d’entre elles avaient adoptées la dénomination unitarienne-universaliste (soit 27, 3%). Elles étaient de taille plus petites (65 adhérents par communauté, contre 140 pour les plus anciennes ayant gardé la dénomination « unitarienne »). Nous précisons que les unes et les autres partagent le même corpus religieux puisque tous les unitariens canadiens adhèrent à la nouvelle orientation.

Il est également significatif de voir l’évolution des deux termes accolés, « unitariens » et « universalistes ». En principe, ils sont au même niveau puisqu’il s’agit de deux dénominations confessionnelles. L’orthographe française rend cette égalité par un trait d’union entre les deux termes comme pour un nom composé. Mais curieusement, l’European Unitarian Universalists (EUU), qui, depuis 1982, regroupe les anglophones en séjour dans les capitales européennes, rompe cette équivalence en attribuant un « s » à « universaliste ». Ce faisant, « universaliste » devient un adjectif et non plus un terme confessionnel. On obtient des « unitariens qui sont universalistes ». C’est pour l’instant, le seul exemple que nous avons repéré dans la longue liste des associations, même sa composante en France, l’Unitarian Universalist Fellowship of Paris (UUFP),  n’a pas suivi l’exemple. Il faut dire que l’EUU militent pour qu’il n’y ait plus aucune trace de credo : « no creed » !

Autre glissement linguistique lui aussi significatif d’une tendance à privilégier le terme « universaliste » au détriment de celui d’unitarien jugé trop entaché de confessionnel, cette fois-ci sous la forme d’une inversion des termes, l’universalisme venant en premier. Au Québec, à la fin des années 1990, sous la houlette du pasteur Raymond Vickers Drennan ministre du culte de l’Eglise unitarienne de Montréal de 1995 à 2005, fut lancé, par une petite poignée de Francophones, le Mouvement universaliste et unitarien au Québec (MUUQ) *.

* ajout de l'auteur du 16 septembre 2011 - Au tout début, ce fut le Mouvement universaliste au Québec car le financement du site provenait d'un fond universaliste de l'Etat de New-York. Cette appellation a été finalement  "régularisée" depuis le début de 2009 et c'est désormais le Mouvement unitarien universaliste au Québec !

à suivre ...

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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 14:23

suite des article précédents

 

Des communautés utopiques


michael servetus heartfeltJean-Claude Barbier, vignette, mai 2008L’entreprise unitarienne-universaliste est significative d’une volonté de vivre d’emblée le sentiment de l’universel. Les assemblées sont désormais composites, regroupant selon les configurations locales, chrétiens, autres croyants des autres grandes religions (des bouddhistes, des baha’is, des soufis, etc.), néo-païens revalorisant les cultes indigènes ou pré-chrétiens, adeptes de la nébuleuse New Âge, et « humanistes ». Un tel regroupement se fait sans aucune négociation inter religieuse entre les participants ; en cela le mouvement n’a pas de visée œcuménique. Il n’est pas non plus syncrétique dans la mesure où il n’essaie pas du tout de reconstruire une nouvelle religion qui serait la synthèse des apports que les uns et des autres pourraient amener à partir de leurs anciennes appartenances religieuses. Nul brassage donc pour élaborer une nouvelle doctrine. Ce sont des communautés qui misent sur le bon sens, sur la raison, sur la tolérance, sur le respect de la liberté de pensée des autres afin que leurs membres cohabitent pacifiquement. Ce sont en quelque sorte des communauté utopiques qui témoignent qu’il est tout à fait possible de vivre ensemble, de se réunir pour un même culte, pour des activités communes, à l’image d’une société démocratique et non discriminante ayant dépassée ses clivages internes, en quelque sorte une cité idéale.


Dans un tel contexte, les croyances religieuses ne sont pas refoulées, mais elles deviennent secondaires par rapport à une éthique du vivre en commun, de la convivialité. Parfois, à l’occasion des fêtes traditionnelles, des sous-groupes peuvent organiser, à l’intention de tous, des rituels ou des cérémonies particuliers. On ne manque pas, fin décembre, de fêter le solstice d’hiver en rappel des cultes anciens, puis de dresser un arbre de Noël pour fêter l’anniversaire de Jésus. Par ailleurs, aux Etats-Unis, selon leurs propres croyances, les uns et les autres peuvent adhérer, en plus de leur congrégation locale, à des associations nationales identitaires. Il y a ainsi les unitariens-universalistes chrétiens, bouddhistes, humanistes, athées, néo-païens, etc. Les chrétiens unitariens n’y sont donc pas brimés, même si dernièrement, en 2002, une minorité d’entre eux ont préféré retrouver des congrégations homogènes ; ils ont en regroupé leurs efforts au sein de l’American Unitarian Conférence, instance qui se dit nostalgique de l’unitarisme américain traditionnel, celui de William Ellery Channing (1780-1842)

Mais comment pratiquer un culte au sein d’assemblées aussi composites ? Les rituels sont minimalistes, sécularisés et donnent lieu à des interprétations des plus générales. Il en est ainsi des rituels spécifiques aux unitariens telles que l’allumage de la flamme du calice (5) et la cérémonie des fleurs (6), ou plus généraux comme des lumières allumées afin d’accompagner nos prières, nos vœux de paix, etc., de l’eau versée par terre pour rafraîchir nos chemins et les rendre plus agréables, des fumigations pour écarter nos soucis et nous inviter à la méditation, etc. Les discours théologiques sont également pratiquement absents. Les sermons abordent tout les sujets, selon l’inspiration du prêcheur, et ne sont pas limités au questions religieuses. On évite de parler de Dieu afin de ne pas gêner le coreligionnaire bouddhiste ou athée ; on évite de trop parler de Jésus pour ne pas gêner ceux qui ne font pas des évangiles leur livre de chevet. Il y a un modus vivandi fait d’accommodements ; on arrondi les angles pour un mieux vivre ensemble. Se développe ainsi une éthique à base d’attention et d’écoute de l’autre, d’expression libre mais sans débat contradictoire, d’encouragement mutuel et de respect des itinéraires spirituels propres à chacun. La distinction entre le cultuel et le culturel tend à disparaître. L’architecture des lieux, la musique, les chants, les expositions de peintures ne ravissent-ils pas nos sens esthétiques tout en élevant nos âmes ?


(5) On allume une bougie ou une mèche au creux d’un calice ou d’une coupe. En pleine Seconde guerre mondiale, à Lisbonne, en 1941, le service humanitaire des unitariens de Boston, qui participait à l’accueil et au transfert des Européens, partant en exil en Amérique, demanda un logo au dessinateur Hans Deutch comme signe de reconnaissance. Celui-ci dessina une bougie au creux d’une coupe et celle-ci fut dénommée « chalice » par le révérend américain qui dirigeait le service. Le dessinateur n’était pas lui-même croyant, mais étant Tchèque, il pensa tout naturellement au calice des hussites qui se révoltèrent contre la décision de Rome de supprimer la communion sous les deux espèces et qui mirent le calice comme emblème sur les drapeaux de leur armée. A cette époque là, les unitariens, surtout à Boston, étaient chrétiens ou du moins perçus comme tels. Par ailleurs, les exilés fuyant la vague nazie était pour la plupart des Juifs et notre dessinateur pensa aux rituels du judaïsme qui utilisent abondamment les bougies (l’allumage des 7 bougies de la ménorah à chaque sabbat, l’allumage de 8 bougies lors de la fête d’Hannoucca commémorative de la résistance des Israélites aux successeurs d’Alexandre le Grand qui voulaient les helléniser). En quelque sorte, l’union au sein d’un même symbole des chrétiens et des Juifs, des accueillants et des accueillis, de la matière travaillée par l’homme et de la lumière qui en sort et qui nous éclaire tout en élevant nos âmes.
(6) la cérémonie des fleurs fut inventée en Bohème par le révérend Norbert Capek en 1923. Chacun arrive au culte avec une fleur, symbole de sa personnalité individuelle, la met dans un même vase afin que se constitue un bouquet à l’image de la diversité et de la belle harmonie de l’assemblée, puis, à la fin du culte, repart avec une autre fleur que celle qu’il a amenée, en signe de l’échange spirituel qui vient d’avoir lieu.

Paradoxalement, bien que l’unitarisme-universalisme se vive comme une nouvelle religion, il reste attaché à l’histoire de l’unitarisme, à la gestion de lieux de culte, à un certain cléricalisme où les ministres du culte restent bien souvent des hommes orchestre, des « conducteurs » religieux, qui portent leur étole comme un habit liturgique. On retrouve dans les cultes l’ordonnancement des cultes protestants. En cela, il conserve bien du sacré.

L’unitarisme-universalisme s’inscrit de toute évidence dans une tendance générale qui stigmatise les crispations identitaires et communautaires. Aux mouvements de réveil, qu’ils soient islamiques ou chrétiens évangéliques, nombre de croyants préfèrent les mouvements qui s’ouvrent aux autres confessions ou religions. Le soufisme connaît un regain d’intérêt, lui qui affirme que la religion prête ses béquilles mais que le but de l’enseignement religieux est, en définitive, de nous introduire à l’intimité mystique avec Dieu, et dès lors, on n’a plus besoin d’un encadrement ! En son temps, Jésus disait déjà cela. Toutes les autres voies initiatiques, gnostiques ou ésotériques, nous proposent un même dépassement du religieux. Il en est aussi du bouddhisme. On pourrait évoquer également la Foi baha’i qui est un évolutionnisme religieux, Dieu se révélant progressivement, par étape, afin de tenir compte de nos facultés de compréhension, de notre maturation. Chaque grande période est marquée par une « manifestation » divine à travers un prophète : ce furent les ancêtres des religions coutumières, puis Bouddha, Moïse, Jésus, Muhammad, Baha’ullah, puis demain, d’autres encore. Ainsi irait l’Humanité de révélation en révélation, Dieu nous accompagnant par sa providence et sa pédagogie. Il s’ensuit que les baha’is font volontiers référence aux textes sacrés des autres religions, notamment la Bible et le Coran.

à suivre ...

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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 13:54

suite et fin ...

 

Alors, parmi tous les héritiers de M. Servet, le christianisme unitarien ferait-il partie des particularismes anachroniques à l’heure de la civilisation de l’universel ?


  michael servetus heartfeltJean-Claude Barbier, vignette, mai 2008Par son ouvrage majeur, Christianismi Restitutio, la restitution du christianisme, M. Servet, nous invite à un retour aux fondamentaux, à un ressourcement aux évangiles. En cela, l’auteur est fondamentaliste comme l’ont été tous les autres réformateurs protestants. C’est la réforme des Eglises jusqu’au bout, au regard des textes fondateurs. Le christianisme unitarien participe à cette dynamique en pratiquant l’exégèse scientifique de la Bible, en récusant les dogmes (leur formulation et leur caractère obligatoire), qui sont des extrapolations post-évangéliques, en prônant le culte à Dieu seul, en limitant les rites à ceux que Jésus montra à ses disciples (le baptême d’adulte, la communion, sans oublier le lavement des pieds par les responsables), etc.

 

Ce faisant, avec d’autres chrétiens des mouvances libérales, catholique (7) et protestante (8), les unitariens pratiquent un christianisme où le trans-confessionnel, sinon le post-confessionnel est de mise par le simple retour aux sources et non par négociation œcuménique Etre chrétien d’abord. Dans cette optique, les traditions confessionnelles sont vécues comme des patrimoines, transmettant des spiritualités, des traditions cultuelles et culturelles, comme des appartenances ecclésiales, mais non plus comme des clivages entre chrétiens. Les identités confessionnelles deviennent secondes et n’empêchent plus l’inter communion. Elles peuvent être partagées, se reconnaître et s’enrichir mutuellement (Barbier 2005 b).
(7) En France, la mouvance catholique libérale se retrouve au sein de la Fédération des réseaux du Parvis, laquelle est indépendante de la hiérarchie catholique. Cette fédération regroupe 48 associations. En Belgique francophone, les catholiques libéraux ont une fédération semblable, le Réseau pour un autre visage d’Eglise et de société (PAVES).
(8) La mouvance protestante libérale en France est représentée en France par deux revues, « Evangile et Liberté » et « Théolib » et les associations correspondantes qui les soutiennent, et l’Union protestante libérale de Strasbourg.


Mieux, les chrétiens unitariens, en considérant Jésus comme un simple être humain, peuvent accepter à leur table de communion des non croyants puisque le partage du pain et du vin se fait au nom de Jésus, lequel n’est pas Dieu (Barbier 2005 a). Un agnostique, voir un athée, peut participer à ce rituel dès lors qu’il s’intéresse d’une façon ou d’une autre à Jésus. Avec ce christianisme d’ouverture, nous retrouvons ici le rituel proposé à tous d’une façon inclusive et la fête partagée que nous venons d’évoquer à propos de l’unitarisme-universalisme.


Les identités confessionnelles et religieuses peuvent donc, elles aussi, parfaitement apporter leur contribution à la civilisation de l’universel., à la condition toutefois qu’elles soient revisitées de l’intérieur, traduites en un langage compréhensible à tous, vécues d’une façon pacifique et conviviale. Dans cet effort, les chrétiens ouverts rejoignent d’autres cheminements identitaires comme ceux des bouddhistes, des soufis, et des baha’is. Aller d’emblée à l’universel ou bien emprunter ces chemins identitaires, le but est finalement le même. Théodore Monod (1902-2000) aimait à rappeler que les humains grimpaient, par des sentiers différents, une même montagne.


Et, pour revenir à M. Servet, qu’on l’appréhende par sa ferveur chrétienne ou bien par sa philosophie humaniste et ses œuvres scientifiques, c’est finalement la même personne à qui on a à faire. C’est un homme que nous aimons avec tout ce qu’il a pu faire et tout ce qu’il a écrit, avec sa fougue et ses visions, avec sa solitude et la passion qu’il mit dans tous ses engagements. Il mérite sa postérité spirituelle et intellectuelle bien au-delà de la seule sphère chrétienne.

Bibliographie des ouvrages cités :


Barbier Jean-Claude,
2003 - « Qui sont les héritiers spirituels de Michel Servet ? », Théolib, n°24, décembre, pp. 49-58

2005 a - « Séparer Dieu et son Fils pour plus d'universel ? », mis en ligne sur le site Profils de libertés (lien)
2005 b - « Le christianisme post-confessionnel », mis en ligne sur le site Profils de libertés, ( lien) ; publié aussi par Le Protestant (Genève), n° 3, mars 2005, p. 6,
Bégot Monique, 2000 – Ralph Waldo Emerson, La Confiance en soi et autres essais, traduit et préfacé par l'auteur, postface de Stéphan Michaud « Nietzsche et Emerson », Paris, éditions Rivages Poche / Petite Bibliothèque, 198 p.
Bellot Marc, 2003 - Ralph Waldo Emerson, parcours de l’œuvre en prose, éd. Atlante (« Clefs concours, civilisation américaine »), 224 p.
Blanchard-Gaillard Albert, 2003 - « Michel Servet et nous », Théolib, n°24, décembre, p. 43-48
Delogu C. Jon, 2006 - Ralph Waldo Emerson, une introduction, Les Perséides («Le monde atlantique »), 153 p.
Emerson Waldo Emerson, 1983 - Essays and Lectures, éd. Joel Porte ; New-York (« Library of America »).
Herriot Edouard, 1932 - « La Vie et la Passion de Michel Servet », Les meilleures œuvres des auteurs nationalistes (aux éditions de l’Idée libre, Herblay), juillet, n° 20, pp. 7-29.

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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 13:08

L'International Servetus Congress ( lien), qui avait organisé à Barcelone, les 20-21 octobre 2006, un congrès international sur Michel Servet vient d'en publier les actes. Les contributions étaient en anglais, espagnol, italien et français (pour celles de Jean-Claude Barbier et de Valentine Zuber). Le sommaire (ici traduit en français) :


michael_servetus_heartfelt.jpg1 - idées théologiques : séminaire introduit par Elaine Cristine Sartorelli (Sao Paulo, Brésil) "Les stratégies de construction et de légitimisation d'une éthique de la part d'un avocat du vrai christianisme dans la Restitution de Servet". Contributions écrites de Robert E. Miles (Richland, WA, Etats-Unis) : "Restoration du christianisme et Erreurs de la Trinité", Gabriel Sanchez Velazquez (Mexico, Mexique) : "Servet et l'unité de Dieu", Jésus-Antonio Cid (Madrid, Espagne) : "Michel Servet et l'anabaptisme" ; Angel Alcala (New-York, Etats-Unis) : "La limite rationnelle de l'ordre surnaturelle : la solution servétienne du conflit entre la raison et la foi".

 

2 - Philosophie et sciences : séminaire introduit par Bogdan Dembinski (Bytom, Pologne) : "Michel Servet et l'ancienne philosophie grecque" ; contributions écrites de : Thanos Christacopoulos (Patras, Grèce) : "De la notion de sacrifice aux sciences : Servet entre J. de Maistre et F. Bacon" ; Ana Pilar Esteve Fernandez (Baléares, Espagne) : "L'irrationalisme au coeur de la science" ; Hittjo H. Kruyswijk (Pays-Bas) : "Le coeur et l'âme. Michel Servet : le point de vue d'un cardiologue" ; Willem van Hoorn (université d'Amsterdam, Pays-Bas) : "Servet, Harvey et Descartes face à l'étude du coeur : un essai de psychologie historique"; Rafael Bermudo des Pino (université de Séville, Espagne) : "Les principes de la réalité naturelle selon Servet".


3 - Comparaison avec d'autres mouvements religieux ou d'idées : séminaire introduit par Andrew M. T. Dibb (Bryn Athyn, PA, Etats-Unis et Afrique du Sud) : "Servet, Swedenborg et la nature du salut". Contributions écrites de : Neil L. Inglis (Bethesda, MD, Etats-Unis) : "Comment les études comparatives éclairent celle des Réformes" ; Robert D. Miles (Richland, WA, Etats-Unis) : "Les ruptures théologiques dans la Réforme protestante" ; Jean-Claude Barbier (Gradignan, France) : "L'accès à l'universel chez les unitariens" ; Per Lundblad (Jarfalla, Suède) : "La religion universelle de paix".


4 - La liberté de conscience et la tolérance des idées. Introduction du séminaire par Maria d'Arienzo (université de Naples 'Frederico II', Italie), en italien, sur les rapports entre la liberté et l'institution. Contributions écrites de Marian Hillar (Houston, Etats-Unis) ; Jésus Lopez-Medel (Madrid, Espagne) : "La loi, la justice, l'amour et la tolérance chez Servet" ; Daniel Moreno Moreno (Zaragosse, Espagne) : "Réflexions autour du dialogue à mort entre Servet et Calvin" ; Valentine Zuber (Genève, Suisse) : "Fortunes de Michel Servet à l'époque contemporaine".

 

Clôture du Congrès par Marian Hillar.

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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 09:26

BOEKE Richard F. et WYNNE-JONES Patrick (sous la direction de), 2011 - Servetus ; our 16th Century Contemporary ; a brief introduction to the life and teaching of Michael Servetus, a pioneer of religious freedom, brochure éditée par le chapitre britannique de l’International Association for Religious Freedom (IARF) / Association internationale pour la liberté religieuse, 68 p., en anglais. Cette publication a été sponsorisée par la General Assembly of Unitarian and Free Christian Churches (Grande Bretagne), l'Unitarian Universalist Association (USA) et l'Instituto de estudios sijenense Miguel Servet (Villanueva de Sijena, Aragon).


Sommaire :


michael_servetus_iarf_2011.jpgServet, notre contemporain du XVI° siècle, par le révérend  Peter Morales, président de l’Unitarian Universalist Association (UUA) of Congregations, prologue (avec traduction en espagnol), pp. 4-6.
La biographie de Servet : une sérieuse contribution à l’esprit de prophétie (Competing in the Spirit of Prophecy), conférence de Jaume de Marcos Andreu (1), le 15 janvier 2011, à la chapelle unitarienne de Rosslyn Hill à Londres, à l’occasion de la journée du souvenir de Servet, pp. 6-10

(1) fondateur de la Société unitarienne universaliste d’Espagne (SUUE), membre conseiller de l’Instituto de estudios Sijenenses Miguel Servet (Villanueva de Sijena, Aragon), président du bureau de l’UNESCO en Espagne pour le Parlement des religions, membre de la Spanish Society of Sciences of Religion (SECR)

Servetus et l’islam : dans sa vie, par Peter Hugues (historien canadien, membre de l’Unitarian Universalist Historical Society), pp. 11-16.

Servetus et l’islam : dans ses écrits, par Jaume de Marcos Andreu (1), conférence donnée en novembre 2010 à l’Institut Michel Servet de Villanueva de Sijena, en espagnol et traduite en anglais par l’auteur lui-même, pp. 17-28
Servet et l’unitarisme : l’Eglise transylvaine, par le révérend Dr. Sandor Kovacs, professeur assistant à l’Institut de théologie à Cluj Napoca (Kolozsvar en langue hongroise), Roumanie, conférence donnée en novembre 2010 à l’Institut Michel Servet de Villanueva de Sijena, pp. 29-38.
Servet et l’unitarisme, son héritage pour nos contemporains (The Contemporary Legacy) par le révérend Dr. Richard F. Boeke, président du chapitre britannique de l’IARF, pp. 39-42
Documents pour le culte afin de célébrer le 500ème anniversaire de la naissance de Michel Servet (1511-1553), en 2013, pp. 43-55.
Un entretien avec Servet, par Louis W. Jones (San Mateo, Californie), adapté du livre Calvin and Servetus, pp. 56-64.
Extraits de la Restitution (pp. 65-67), choisis par Cliff Reed, dans "The Restoration of Christianity : An English Translation of Christianismi Restitutio, 1553", by Michael Servetus (1511-1553) ; translated by Christopher A. Hoffman and Marian Hillar. Notes by Marian Hillar. With a Preface by Alicia McNary Forsey. The Edwin Mellen Press, 2007
Bibliographie choisie, p. 68

 

Illustration : portrait de Michel Servet (utilisé en couverture de la brochure) par Guillermo Pérez Baylo en 1980 et exposé à la maison natale de Michel Servet à Villanueva de Sijena ; photo Jean-Claude Barbier.

 

Pour acquérir cette brochure, s'adresser à :


pour régler en livres sterling - General Assembly of Unitarian and Free Christian Churches, 1-6 Essex Street, London WC2R 3HY, UK, tél. (0) 202 740 2384

pour régler en US Dollars - International Office, Unitarian Universalist Association, 25 Beacon Street, Boston, MA 02108 - 2800 USA, international@uua.org

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Published by Richard Boecke et Patrick Wynne-Jones - dans (hist) SERVET Miguel
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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 00:39

  "Michel ou la quête du monothéisme idéal", condéfrence de Vincent Schmid, donnée à Paris, à la Société d'histoire du protestantisme français (SHPF), le 17 novembre 2009, reproduit avec l'autorisation de l'auteur. Le découpage en 8 parties et les sous-titres conrrespondants sont de la rédaction. Le document original a été publié en fichier pdf sur le site de la paroisse Saint-Pierre de Genène (lien).


Michel-Servet--Vincent-Schmid-copie-1.jpgVincent Schmid est pasteur protestant réformé à cette paroisse. Il a écrit un livre sur Michel Servet aux Editions de Paris Max Chaleilen 2008 "Michel Servet. Du bûcher à la liberté de conscience", 175 p. (lien)


Au coeur de ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Servet », à jamais attachée à l’image de Jean Calvin, se tient une opposition intellectuelle absolue entre les deux hommes.


Avant toute chose, je veux être clair : il n’y a pas de commune mesure entre l’immense construction théologique du réformateur de Genève et les thèses très expérimentales de l’Espagnol d’Aragon. À bien des égards, elles ne sont pas comparables.


La pensée de Calvin est bien connue, en cette année de jubilé qui s’achève il en a beaucoup été question. La pensée de Servet, pratiquement pas. Je vais tenter ce soir de l’explorer dans ses axes principaux, ce qui devrait nous permettre de mieux comprendre la fin de non-recevoir qui lui fut adressée par Calvin avec la conséquence terrible que l’on sait.


Au moment d’entrer dans cette exploration, je vous recommande de ne pas perdre de vue qu’au XVIe siècle les idées, surtout les idées religieuses, peuvent très vite se révéler dangereuses et même mortelles. L’hérésie, c’est-à-dire l’opinion particulière en matière de foi, tant en terre catholique qu’en terre protestante, est considérée comme un crime de droit commun. L’accusation la plus grave est celle de blasphème – c’est d’ailleurs sur ce motif que Servet est condamné. Au moment de la Réforme, les Etats protestants s’en tiennent au code justinien et aux lois de Frédéric II, promulguées en 1240, qui prévoient la mort de l’hérétique. Les protestants comme les catholiques considèrent que la société entière doit former un bloc compact et unanime animé d’une même foi. La lutte contre ceux que l’on appelait les « dogmatiseurs errants » est commune aux uns et aux autres. Et l’intention des réformateurs n’était nullement de permettre un pluralisme de croyance, même minimal, dans les Eglises qu’ils ont fondées. La Réforme en son commencement a été tout ce que vous voudrez, sauf tolérante… La tolérance n’est alors qu’en germe chez quelques rares esprits d’avant-garde, Erasme, Rabelais, Etienne Dolet et bien sûr plus tard Castellion.


Venons-en à Michel Servet. Pour tenter de cerner le personnage, sur la biographie duquel à vrai dire on sait peu de choses, il faut se replonger dans l’ambiance culturelle très spéciale de l’Espagne à l’aube du XVIe siècle. Il est né à Villeneuve d’Aragon, près de Saragosse, en 1509 (ou1511 selon certains), donc il est un contemporain de Calvin. La Reconquête de la Péninsule par les rois catholiques Ferdinand et Isabelle s’est achevée depuis 1492 avec la bataille de Grenade qui scelle la fin d’Al Andalus, l’ultime bastion arabe en Europe. La même année est promulgué l’édit d’expulsion des juifs. Les musulmans suivront plus tard, après quelques décennies de misère. Dans la région de Valence et en Aragon d’où est originaire Servet, la présence arabe est encore significative jusqu’à la fin du XVIe siècle. Ils sont installés en tant qu’artisans, marchands ou paysans. Les juifs et les musulmans qui sont restés se trouvent contraints de pratiquer la double appartenance religieuse. Extérieurement ils font profession d’être chrétiens mais dans l’intimité, ils restent attachés à leur rite d’origine. On les surnomme les marranes et les morisques. Ce sont des chrétiens automatiquement suspects. C’est la raison pour laquelle les Espagnols ont une mauvaise réputation proverbiale dans toute l’Europe chrétienne. L’Inquisition où s’illustre le sanguinaire Torquemada, et la police de Charles-Quint se montrent impitoyablement répressives à leur endroit. Michel Servet a grandi dans une atmosphère de catholicisation fanatique et il a certainement été le témoin direct du drame de l’assimilation forcée d’une population espagnole encore très multiculturelle.


Sans doute convient-il de ne pas idéaliser la très longue période de domination arabe en Espagne, car ce fut une domination souvent guerrière. Mais il ne faut pas non plus en sous-estimer la fécondité culturelle et scientifique. Ainsi, Michel Servet décrit la petite circulation du sang à partir des écrits d’un médecin arabe, Ibn Al Nafîs, qui vécut a Damas au XIIe siècle. L’Espagne a été le théâtre d’une rencontre des civilisations, rencontre bien illustrée par la parabole des trois anneaux de Boccace. Ces trois anneaux figurent la parenté, plus étroite qu’on ne veut bien l’admettre, qui relie les trois monothéismes, juif, chrétien et musulman, tributaires d’une révélation commune.


La quête intellectuelle de Michel Servet se déroule sous l’éclairage de cette parabole. Mon hypothèse est que, spectateur dans sa prime jeunesse des violences faites aux consciences au nom de la vérité catholique, il cherche une solution à ce drame humain. Puisque le vent souffle partout en Europe dans le sens d’une réforme de la chrétienté, sa solution à lui sera théologique et religieuse.


Servet entame sa formation à Saragosse. À ce moment-là, Erasme de Rotterdam, le prince des humanistes, exerce une influence immense sur les Universités européennes. Un certain nombre d’érasmiens espagnols traduisent et répandent des écrits de Luther, ce qui alimente une effervescence religieuse connue sous le nom d’alumbrados (les inspirés). Ces croyants d’un nouveau genre rompent avec la hiérarchie cléricale et attendent la fin du monde. Servet, qui est un partisan fervent de l’inspiration directe, se sent proche de cette mouvance. Mais l’Inquisition réagit avec une férocité extraordinaire et diligente les premiers autodafés comme à Valladolid ou 77 hérétiques montent sur le bûcher : il n’y aura pas de Réforme durable en Espagne.

A suivre …

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 20:25

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Érasme inaugure une nouvelle manière de lire les textes sacrés, que la génération de Servet adopte avec enthousiasme, y compris le jeune Jean Calvin qui lui-même doit beaucoup aux outils de l’humanisme. Érasme s’est fait le champion du libre examen, une révolution mentale qui revendique pour chacun le droit d’examiner toute chose selon sa raison naturelle. Il s’agit d’un apport décisif par rapport au Moyen Age. Tandis que le Moyen Age pense à travers la chaîne de la Tradition et à l’ombre du Magistère de l’Église, la nouvelle école veut penser par elle-même. Il faut donc maîtriser les langues anciennes, hébraïque et grecque, afin de retourner aux textes originaux de la Bible. Cet exercice fait immanquablement ressortir des différences parfois importantes avec la version officielle en vigueur, la Vulgate latine de saint Jérôme. En cas de doute, il faut décider et c’est le lecteur qui tranche. « Réfléchis par toi-même ! » conseille fréquemment Servet à son lecteur.


Muni des outils de l’humanisme littéraire, Michel Servet se lance dans la quête d’une troisième voie, qui passerait entre l’Église catholique, dont il se détourne très tôt, et les grands réformateurs, qu’il juge incomplets et ne rejoindra jamais. C’est une voie aussi audacieuse que risquée, puisqu’elle entend jeter un pont sur les fossés séparant les trois parents monothéistes, espérant ainsi éteindre les querelles meurtrières qui les opposent. Une voie oecuménique avant la lettre aussi, puisqu’elle invite au rassemblement sur de nouvelles bases des chrétiens qui sont en train de se diviser. Vous le constatez, son ambition est immense.


Pour cela, Servet est certain d’être investi d’une mission providentielle : « Quand j’étais un jeune homme d’à peine vingt ans, je fus comme poussé par une impulsion divine… ». Sa mission sera d’être le découvreur d’une vérité qui selon sa formule « a seulement commencé à se déclarer au temps de Luther ». Il veut s’attacher à mettre en évidence ce que les chrétiens ont en commun avec leur père juif et leur cousin musulman, c’est-à-dire la foi au Dieu unique telle que révélée aux Hébreux (Ecoute Israël, le Seigneur ton Dieu est unique !), la foi qui fut celle du Jésus de l’Histoire (Notre Père qui est aux cieux…) et qui pareillement fut celle du Prophète du Coran (Il n’y a de Dieu que Dieu !).


Servet veut donc revenir au christianisme d’avant les grands conciles, à un christianisme que nous pourrions dire pré-nicéen, en le dégageant de tout ce qui lui a été surajouté par la suite. Il veut redonner au Christ primitif son visage originel qui aurait été perdu ou falsifié par la tradition de l’Eglise. Ce qu’il vise, c’est en vérité la construction d’un monothéisme idéal qui finisse par supplanter les trois autres en les absorbant et en les accomplissant.


Car il ne s’agit pas pour lui d’un quelconque retour à la Loi de Moïse ou à la Loi de l’islam. La Loi ne l’intéresse pas, Servet croit au règne de l’Esprit. Son intention est d’ouvrir une voie universelle dont le Christ resterait pourtant la figure dominante. « En dehors du Christ, écrit Servet, ni les juifs ni les sarrasins ne peuvent voir ni adorer le vrai Dieu. »


L’essentiel de sa théologie prend forme dans deux grands ouvrages: le premier, les Erreurs de la Trinité publié en 1531 et le second, la Restitution du Christianisme, en 1553. À vrai dire, en homme typique de la Renaissance, Michel Servet s’est intéressé avec talent à bien d’autres domaines qui le feront vivre : la médecine –il succède à Vésale comme préparateur d’anatomie et travaille avec Ambroise Paré- l’astronomie, l’astrologie – qui manque une première fois de l’envoyer au bûcher- les mathématiques, la géographie, l’édition – mais ces domaines sortent de mon sujet.

à suivre ...

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 19:50

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christ___mazilles.jpgCommençons avec les Erreurs de la Trinité, qui sont une phase de déconstruction du dogme. Il s’agit d’un manifeste divisé en sept grands chapitres constituant une critique radicale de ces deux dogmes-clés du christianisme classique que sont la double nature du Christ (vrai homme, vrai Dieu) et la Trinité (un Dieu unique en trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit).


Pourquoi s’attaque-t-il en priorité à ces dogmes-là ? Dans la longue histoire de l’Espagne judéo-musulmane, les controverses publiques entre traditions spirituelles ont été nombreuses. Certaines sont restées célèbres. S’y rattachent par exemple les noms du musulman Walid al Baji à Saragosse, du talmudiste Nahmanide à Barcelone ou du chrétien Raymond Lulle à Valence.

 

Christ de l'abbaye de Mazilles

 

Immanquablement, la question trinitaire se retrouve au centre des débats. L’idée d’un Dieu unique en trois personnes et celle d’un homme-Dieu restent incompréhensibles voire choquantes pour une conscience non chrétienne.


Pour Servet, c’est la principale difficulté à aplanir si l’on veut espérer non seulement se faire comprendre mais attirer ces consciences non chrétiennes. Le but qu’il poursuit, c’est la définition d’un christianisme judéo- et islamo compatible. Pour cela, il lui faut se défaire de dogme trinitaire et du dogme de la double nature.


La règle que se fixe Michel Servet, c’est l’Ecriture sainte : « Je trouve toute science et toute philosophie dans la Bible » dit-il. Cette Bible, qu’il a découverte alors qu’il faisait son droit à Toulouse, il l’aborde dans ses langues originelles qu’il maîtrise bien – mieux que Calvin ne l’insinue lors du procès de Genève.


Lorsqu’il cite le premier Testament, il se montre familier de l’exégèse juive. Dans son approche du texte grec du Nouveau Testament, il a tendance à privilégier les sémitismes. L’Ecriture est incompréhensible prévient-il « pour ceux qui ne connaissent pas les habitudes de langage qui lui sont propres ».


Voilà qui, à première vue, devrait le rapprocher de Calvin qui lui aussi pose le principe de « l’Ecriture seule guide et maîtresse. » Mais il existe une différence de taille. Alors que Calvin admet les conclusions des conciles anciens qui ont défini les dogmes de la Trinité et de la double nature du Christ, Servet les rejette avec énergie. Car ces conciles sont à ses yeux responsables d’avoir inoculé au christianisme « la peste philosophique venue des Grecs », source de toutes ses déviations ultérieures. Ces ergoteurs de Grecs, de surcroît « ignares en matière d’hébreu », Michel Servet les déteste.


Vous constatez que c’est un partisan de la table rase. Son rejet de la Tradition est complet. Et il reproche à Calvin de s’être arrêté en chemin. Comment Calvin justifie-t-il de ne s’affranchir que d’une partie seulement de la Tradition ? Comment peut-on à la fois se réclamer du Sola Scriptura et avaliser les premiers conciles ? Et pourquoi seulement les premiers d’ailleurs ? « Dans la Bible tout entière, on ne trouve pas un seul mot sur la Trinité, ni sur ses personnes, ni sur une seule nature en plusieurs êtres. » Alors que Calvin estime que les Pères conciliaires n’ont pas trahi la Bible mais qu’ils l’ont plutôt résumée, Servet juge le contraire : « Les livres de l’Ecriture sainte, qui font autorité, nous enseignent très ouvertement que c’est bien un homme qui est appelé Christ ». Tant et si bien que la Trinité lui apparaît comme une forme d’idolâtrie, une réintroduction par la bande du polythéisme des Grecs. Pour ainsi dire « trois dieux ou un Dieu tripartite » dont les adorateurs sont des « tritoïtes ». On serait même en présence d’une sorte d’athéisme, « athées, c’est-à-dire des gens sans Dieu véritable » puisque la Trinité est une caricature. Le dogme trinitaire n’est qu’un « théisme dégénéré, mille fois inférieur à celui du mosaïsme et du Talmud, inférieur même à la théologie du Coran ».


Ce dogme trinitaire, Servet le voit aussi comme le fruit abstrait confus de l’esprit mathématique qui a inventé au Père céleste « un fils mathématique ». L’esprit mathématique part à l’assaut du mystère de Dieu avec l’ambition démesurée de le résoudre, le mettre en équation. L’esprit mathématique représente pour Servet la quintessence de la connaissance grecque. Mais il est voué à l’échec dès lors qu’il s’agit de Dieu. Proche sur ce point de la théologie juive, Servet insiste beaucoup sur le Dieu inconnaissable, qui « transcende toutes choses, dépasse tout intellect et tout esprit. La connaissance véritable de Dieu est celle qui révèle non pas ce qu’il est, mais ce qu’il n’est pas ».

à suivre ...

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 19:34

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servetmundo.jpgAu service de cette critique en règle, notre auteur met un éclectisme cultivé. Car Servet a beaucoup lu et son érudition est parfois étonnante. Il a lu les pères de l’Église, surtout ceux qui vont dans son sens, ainsi que bien des scolastiques médiévaux. Il se réfère aux maîtres juifs, en particulier David Kimchi, rabbin toulousain, et Maïmonide, qu’il cite souvent. Il a lu le Coran – sans doute dans la traduction de Marc de Tolède – pour en retenir sa présentation de Jésus prophète, mais également l’idée d’une révélation unique et primitive de Dieu qui par la aurait été falsifiée, notamment par les conciles. Il emprunte aussi à l’islam la négation du Péché originel. Lors du procès de Genève, alors qu’on lui fait grief de se référer à ce « méchant livre du Coran », il a cette réponse à la Jeanne d’Arc : « D’un méchant livre, on peut tirer de bonnes choses ».

 

portrait de Michel Servet sur fond de bûcher


Enfin fort logiquement, il accorde un intérêt soutenu à ceux qui ont été déclarés hérétiques par l’Église. Depuis que la vérité sur le Christ a été perdue par l’Église, ce sont les hérétiques qui sont porteurs des parcelles de cette vérité perdue. « Toutes les hérésies du monde sont nées de la méconnaissance du Christ ». Et lui-même se présente comme un continuateur d’Arius, le perdant de Nicée: « La route de la recherche de la vérité a été fermée depuis l’époque des philosophes ariens ».


Maintenant qu’il a balayé la double nature du Christ et la Trinité, Servet se retrouve placé devant les questions suivantes, qui ne sont pas minces : Que reste-t-il de la personne du Christ et de son rôle, étant entendu qu’il doit demeurer une figure centrale et attractive à laquelle les juifs et les musulmans puissent adhérer, puisque c’est le but de Servet ? Et que faire des passages bibliques dans lesquels le divin est clairement associé à la personne du Christ – saint Jean et saint Paul notamment ?


C’est à partir de là que la pensée de Servet devient embrouillée. Il procède par essais successifs, pas forcément cohérents entre eux. L’impression générale qu’on en retire est celle d’une réflexion inachevée, expérimentale, un peu brouillonne. Tantôt il nous dit que le Christ historique est un prophète éminent, comme dans le Coran. Il est un prophète au sens ou il est la voix du Père invisible. Il est l’oracle de Dieu comme furent oracles les prophètes sous la Loi. Quoiqu’un peu plus qu’eux tout de même : « Le Fils de l’homme, le Christ vivant, est le but de toute la Bible ». C’est pourquoi ses paroles sont le fondement de la véritable Église à venir.


Tantôt le Christ représente la sagesse divine. Cette sagesse est l’âme du monde et par instants, Servet frise le panthéisme : le Christ remplit toute chose, il est partout dans l’univers, de la moindre fleur aux plus lointaines étoiles.


Il nous dit encore que le Christ est fils de Dieu non par nature mais par grâce et par privilège. Au moment de son baptême, le Père l’a sanctifié, oint et glorifié. Le Christ est donc fils agréé du Dieu éternel et non le fils éternel de Dieu.


Parfois, le Christ tient de l’émanation néoplatonicienne ou des séphirots de la Kabbale – dont Servet n’est pas tout à fait ignorant. Je cite : « De Dieu coulent les rayons des essences et les anges rayonnants, des souffles essentiels sortent de la poitrine du Père, comme des fils sortent du sein de leur père. » D’où il faut conclure que le Christ est divin d’une certaine manière, mais pas à la manière définie par les Conciles. « Le Christ habite le Père comme la voix habite celui qui parle ».


Tout ceci n’est pas très systématique, il faut bien l’admettre. Dans la forme de l’expression intellectuelle, nous sommes aux antipodes de Calvin.

à suivre ...

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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 19:13

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Psychologiquement, Servet est un esprit assoiffé de reconnaissance. Ayant tourné le dos au catholicisme, il cherche des interlocuteurs et espère-t-il, des alliés. Il séjourne à Bâle en 1530, une cité qui a la réputation d’avoir su négocier libéralement son passage à la Réforme. Le prédicateur du lieu, Oecolampade, fait au départ bon accueil à l’Espagnol mais sa pensée radicale les sépare très vite.


L’année suivante, il se rend à Strasbourg et fréquente Martin Bucer, qui ne tarde pas à l’expulser à son tour de la ville. Son livre sur les Erreurs de la Trinité est très mal accueilli par Bucer, qui le réfute dans une conférence publique. Servet, qui aurait pu s’en douter, s’en plaint : « Certains se scandalisent parce que j’appelle le Christ prophète: c’est que du moment qu’ils n’ont pas eux-mêmes cette habitude, il leur semble que ce serait du judaïsme ou du mahométisme ». Derrière cette remarque, on peut percevoir son désarroi : venu d’ailleurs, du monde de la Méditerranée, personne ne le comprend et il se sent rejeté…


Michel-Servet--Don-Miguel-de-Serveto-et-les-moulins-de-l-in.gifC’est alors que Servet se tourne vers Calvin. Calvin, qui n’est pas encore l’homme de Genève, jouit très tôt d ’une réputation de théologien de pointe, auréolé de sa proximité avec le recteur de l’Université de Paris, Nicolas Cop, qui a prononcé un discours retentissant favorable aux nouvelles idées en 1533.

 

caricature de Calvin transformé en moulin à vent et poursuivant de sa vincicte le petit Michel Servet, le transperçant de sa lance, lui et ses livres.


Cette même année 1533, un épisode énigmatique se déroule à Paris. Servet donne rendez-vous à Calvin rue Saint Antoine en vue d’échanger sur la Trinité et le baptême des enfants mais pour une raison inconnue, il ne s’y montre pas, contrairement à Calvin qui s’y rend. Cette rencontre manquée est comme le signe prémonitoire d’une impossible convergence intellectuelle. Car Calvin, qui a lu le pamphlet de Servet, redoute qu’avec de telles idées, ce ne soit la chrétienté tout entière qui vole en éclats. Le but de Calvin est de réformer l’Eglise, et non pas, comme l’espère Servet, d’élaborer une synthèse des trois monothéismes. Dans un sermon de 1555, prononcé au Temple de Saint-Pierre deux ans après le bûcher de Champel, Calvin, pour se justifier, accuse l’Espagnol de s’être voulu le fondateur et le prophète d’une nouvelle religion, « mêlant l’Evangile à l’Alcoran de Mahomet ! ». Aux yeux du réformateur, le blasphème est patent.


Après la phase de déconstruction du dogme, Michel Servet va passer à la phase de re-fondation, qui fait l’objet d’un second ouvrage, la Restitution du christianisme, publié en 1553. Cette publication lui sera directement fatale. Par son titre même, ce deuxième livre s’oppose à l’Institution de la religion chrétienne de Calvin. Il ne s’agit ni plus ni moins que du « retour de toute l’Eglise apostolique à ses origines… ». Servet est convaincu que les réformateurs sont restés prisonniers du formalisme, qu’ils demeurent à la surface des choses, il juge leur doctrine de la justification par la foi « abstraite »… La véritable religion ne peut pas se contenter de réformer les institutions de la papauté, elle exige une refonte totale de ses fondements, seule à même de répondre aux aspirations de l’Homme des temps nouveaux.

à suivre ....

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