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le calice des unitariens

chaque communauté unitarienne arbore un blason ou un logo. Voici celui des unitariens qui sont regroupés au sein de l'Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens (AFCU). Voir sur son site à la rubrique "le calice des unitariens"
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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 15:22

suite des articles précédents


Les références à l'islam dans l’œuvre servètienne


Il est surprenant que, dans ses premiers travaux révolutionnaires, Sur les erreurs à propos de la Trinité, Servet fasse une allusion directe au texte sacré des musulmans. D'une part, citer le Coran n'est pas un argument fréquent, qui [en terre chrétienne] ne fait pas autorité et qui ne jouit pas de prestige, et d'autres part, ces citations coraniques apparaissent après une longue série de citations de la Bible, si bien qu’elles apparaissent comme une parenthèse dans l’argumentation qui le précède. C'est d’ailleurs ce qu'il dit lui même (Servet, 2004, p. 227) :


« Combien cette tradition de la Trinité a été un sujet de plaisanterie pour les musulmans, Dieu seul le sait ... Et pas seulement les musulmans et les juifs, mais les animaux sauvages eux mêmes se moquerait de nous, si nous acceptions cette fantastique idée que toutes les œuvres du Seigneur bénissent le Dieu unique. Entendez aussi ce que dit Mahomet *, car il est supérieur le crédit qu’on doit accorder à une seule vérité confessée par l’ennemi, par rapport aux centaines de mensonges de la part des nôtres. Il dit en effet dans son Coran, que le Christ a été le plus grand des prophètes, l'esprit de Dieu, la puissance de Dieu, le souffle Dieu, la propre âme de Dieu, le Verbe né d'une vierge par l'action expresse de Dieu ; il dit aussi qu'en raison de la méchanceté des Juifs contre lui, ceux-ci croupissent maintenant dans la misère et les calamités. Il dit, en plus, que les apôtres et les évangélistes, ainsi que les premiers chrétiens, furent les meilleurs des hommes, qu’ils ont écrit des choses vrais et qu’il n’y avait pas de trinité ou trois personnes dans la divinité, mais que cela a été ajouté par les hommes des époques postérieures ».
* dans cet article, j'utilise la transcription du nom « Mahomet », mais je garde la forme « Mahoma » dès lors qu’il s’agit d’une citation du Coran.


Par ses allusions à des citations du Coran, ce texte a servi de base à Servet pour ses références au Coran dans son chef-d'œuvre, la Restitution du christianisme. Il y reprend le thème des supposées moqueries des musulmans, mais cette fois ci il est beaucoup plus précis dans les citations, en indiquant les sourates auxquelles il se réfère ; il insiste à deux reprises pour appeler les personnes divines qui composent la Trinité "d’enfants de Belzébuth”, et énumère de façon plus détaillée les éloges à Jésus qu’on rencontre dans les textes du Coran qu’il utilise comme références ; il termine toute cette partie par une brève dissertation sur ce que Muhammad entend par “fils de Dieu” (Servet 1980, p. 165-8).


Pour commencer, il y a plusieurs aspects qui surprennent lorsqu’on lit ces passages, tant le résumé rapide des allusions au Coran contenues dans Des Erreurs que dans les passages les plus prolixes et soignés de la Restitution ; c’est la position dans laquelle il place les musulmans et, d’une certaine mesure, le Coran lui-même. Servet commence ses écrits en signalant que les musulmans rient aux éclats devant la croyance chrétienne en la Trinité, puisque, avec les Juifs, ils savent parfaitement que c'est une idée fausse et absurde. Pour autant, il place les musulmans à une position supérieure de connaissance, grâce à la vérité sur la nature divine qu’ils conservent dans leur livre sacré, humiliant ainsi le christianisme postérieur au Concile de Nicée [315], à savoir le christianisme officiel, qui est la risée des autres religions. De fait, il dit que, si les animaux des champs le pouvaient, ils riraient aussi de cela ; ce qui revient à dire, que c’est d’une façon globale, dans le contexte de la Création, au niveau de la certitude et de la vraie connaissance sur le divin, que le christianisme trinitaire est écarté de la dite connaissance et sombre dans le ridicule le plus absolu et l’ignorance.


D'autre part, le Coran transmet également, toujours selon Servet, les raisons de l'humiliation du Trinitarisme, car il assure que les premiers chrétiens connaissaient la véritable nature de Dieu et en étaient convaincus, mais que d'autres corrompirent ultérieurement la doctrine. Ces autres, qui Servet appelait « sophistes », sont ceux qui ont introduit les catégories philosophiques grecques dans le message évangélique et ont commencé les dissertations sur les substances, les entités non corporelles et les personnes divines, qui finirent par se retrouver dans le dogme de la Trinité, qu'il assimile au tri-théisme ou à une croyance en trois dieux. Par conséquent, c'est le christianisme qui s’abaissa lui-même en abandonnant la vraie connaissance, tandis que le judaïsme et plus tard l'islam demeureront fidèles à la vérité sur Dieu. Comme nous allons le voir, c'est là un argument dévastateur et inacceptable pour l'Europe de son temps.


Comme si cela ne suffisait pas,  la Restitution comprend des références claires au symbolisme diabolique dans ses citations coraniques qui font allusion à des personnes de la Trinité, en les appelant «fils de Belzébuth. ». Gardons à l'esprit que c'est aussi dans la Restitution que la Trinité est décrite comme le Cerbère, le chien à trois têtes (Servet, 1980, p. 268), lequel, dans la mythologie grecque, est le gardien de l'enfer. Cette comparaison sera, comme nous le savons, l'un des arguments qui le conduiront sur le bûcher, puisque y apparaît une allusion à ce qui est démoniaque dans les citations du Coran.


Jusqu’à quel point Servet est-il sûr dans le choix de ses citations ? L’historien et ministre unitarien Peter Hughes a fait une étude (Hughes, 2005, p. 55-70) sur l’utilisation que fit Servet des sources coraniques et leur manipulation. En l'absence de citations précises et vu le manque de soin apporté à leur traitement par Servet lorsqu’il écrivit Des erreurs, il est clair qu’alors il ne disposait pas d’aucune traduction directe du Coran. Effectivement, d’après ce que nous indique Hughes, bien qu’il exista déjà une traduction latine du Coran depuis le XIIème siècle faite dans la péninsule ibérique par Robert de Ketton sous la supervision de Pierre le Vénérable, celle-ci ne fut publiée qu’en 1543, à savoir, 12 ans après que Servet n’écrive son premier livre. Par conséquent, il ne pouvait compter sur aucune édition fiable. Alors, d’où tira-t-il ses allusions au texte coranique  ?


Il existait principalement deux œuvres qu’il pût utiliser : la Cribatio Alcorani de Nicolas de Cues, publié en 1461, et la Confutatio Alcorani de Riccoldo di Croce Monte, qui a été publié à Séville en 1510 et à Paris un an plus tard. Par la suite, les deux œuvres ont été réédités en 1543 par Theodore Bibliander * en un seul volume avec la traduction du Coran par Robert de Ketton, volume qui fut assurément consulté par Servet lorsqu’il rédigea sa Restauration.
* Pour un résumé de l’historique des traductions des textes coraniques en Europe médiévale et de la Renaissance, voir De la Cruz (2002).


Si nous pensons que tout cet effort de traduction et de l'étude du texte coranique est dû au noble désir d'avoir accès aux connaissances, afin de familiariser avec la sagesse d'une culture étrangère ou dans un esprit de fraternité inter-religieuse, nous serions en pleine équivoque. Il n’y a pas de dialogue entre les religions à cette époque, sinon un conflit  idéologico-politique élucider laquelle des traditions est vraie ou supérieure car se maintenir dans la vérité est la garantie de pouvoir compter sur la faveur divine et, finalement, d’avoir confiance dans la victoire finale. Hormis l’œuvre de Nicolas de Cues, d'humeur plus mesurée, tant la traduction de Robert que l’œuvre de Monte Croce sont clairement conçus pour servir d'outils pour la réfutation des doctrines de l'islam et en nier sa validité.


Cela rend encore plus méritoire que Servet, oubliant le biais anti-islamique de ces éditions, a réussi à trouver des citations élogieuses à la fois sur le Christ et pour l’idée que la vérité révélée a été préservée dans le texte coranique sous une forme qui a été perdue dans la tradition chrétienne. Quant à l'exactitude des citations faites par Servet, il faut dire qu’elles ne collent pas toujours au texte original, mais il faut tenir compte des imperfections et altérations qui étaient déjà dans les textes qu’ils consultaient.

à suivre

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Published by Jaume de Marcos - dans (hist) SERVET Miguel
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