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le calice des unitariens

chaque communauté unitarienne arbore un blason ou un logo. Voici celui des unitariens qui sont regroupés au sein de l'Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens (AFCU). Voir sur son site à la rubrique "le calice des unitariens"
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27 août 2012 1 27 /08 /août /2012 09:56

Ernest Renan, Biographie par Jean-Pierre van Deth, Arthème Fayard, 2012, 608 pages, compte-rendu de Maurice Causse.

L'hebdomadaire Réforme a déjà publié un compte-rendu de ce livre sous la plume du pasteur Leplay ; celui de Maurice Causse, dont nous publions ici l'intégralité, sera repris dans une version écourtée par la revue Evangile et Liberté dans l'un de ses procains numéros.


renan_biographie.jpgOn ne lit pas sans émotion cette importante biographie, qui est aussi une oeuvre de justice historique. Ernest Renan est, après Victor Hugo, le plus grand écrivain français du XIX° siècle, et il en est sans conteste le plus grand érudit. Elu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1856, âgé de 33 ans et jeune marié, avec les suffrages de savants collègues qui se posaient en adversaires idéologiques, il poursuit une carrière unique à laquelle il met pratiquement le point final, avec les tomes IV et V de l'Histoire du peuple d'Israël, à la veille de sa mort en octobre 1892. Il manque encore quelques corrections. Elles seront apportées par sa femme, Cornélie Scheffer, en avril 1893 pour le tome IV et décembre 1893 pour le tome V ; après quoi elle meurt en mai 1894. Le titre du dernier chapitre: Finito libro, sit laus et gloria Christo (1).


M.v.D. rend bien compte de cette double unité de Renan, intellectuelle et affective. Sa carrière est celle d'un grand théologien réformateur. Enfance religieuse précocement vouée au ministère sacerdotal, dons intellectuels et assiduité hors de pair, qui n'évitent pas les doutes sur la dogmatique et finalement la rupture. Renan fut livré à l'Enfer, et passe encore largement pour y rester. Une fidélité affective absolue, y compris à la foi religieuse de son enfance. Il eut trois femmes dans sa vie, sa mère, Manon Renan, sa soeur aînée Henriette, et Cornélie, brillante, jolie, musicienne, dévouée, dont il ne cessera jamais d'être amoureux.


Là se trouve peut-être son secret profond : ce n'est pas sans angoisse et sans larmes qu'Ernest se décide à écrire à sa mère ses doutes théologiques, et finalement son abandon de la vocation sacerdotale. Mais il fera baptiser son fils aîné catholique par affection pour elle.


Enfin c'est un écrivain engagé politiquement. M.v.D. rend ici bien compte du manque d'unité de Renan. Il a passé par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel politique, sauf l'infrarouge et l'ultraviolet. Suivant nos sympathies personnelles, nous y trouverons tous de quoi l'approuver ou non. Voire, pour lui trouver un esprit prophétique. Allons-y, avec la dernière page du dernier tome de l'Histoire du peuple d'Israël :
« Le judaïsme et le christianisme représentent dans l'Antiquité ce qu'est le socialisme dans les temps modernes. Le socialisme ne l'emportera pas définitivement ; la liberté, avec ses conséquences, restera la loi du monde ; mais la liberté de chacun s'achètera par de fortes concessions faites aux dépens de tous ; les questions sociales ne seront plus supprimées ; elles prendront de plus en plus le pas sur les questions politiques et nationales.
 Israël ne sera vaincu que si la force militaire s'empare encore une fois du monde, y fonde à nouveau le servage, le travail forcé, la féodalité. Cela n'est guère probable. Après des siècles de luttes entretenues par les rivalités nationales, l'Humanité s'organisera pacifiquement ; la somme de mal sera fort diminuée ; sauf de très rares exceptions, tout être sera content d'exister. Avec d'inévitables réserves, le programme juif sera accompli : sans ciel compensateur, la justice existera réellement sur la terre. »


Si nous voulons classer théologiquement cet inclassable avec nos catégories inadaptées, on peut donc le dire juif. L'essentiel est acquis par les prophètes au temps de la captivité de Babylone : Dieu peut être adoré de loin, Jérusalem porté dans le coeur, une vie conforme à la Loi vécue dans le pays où l'on se trouve, et sous cette forme Israël devenir un modèle pour les nations. Mais, comme il n'est pas donné d'être juif, et pas question de trahir la religion de sa mère, ses sympathies vont au protestantisme libéral d'où vient sa femme d'origine hollandaise. Notons en particulier le savant pasteur de Rotterdam Albert Réville, dont il admire le commentaire sur l'Evangile de saint Matthieu. Son immense bibliothèque contient l'édition 1820 des écrits de Samuel Vincent sur l'Etat du protestantisme en France, ainsi que ses rééditions. Il ne devient pas protestant pour autant, et l'on pourrait se tromper en le qualifiant de libéral, même pas de moderniste. Ses batailles décisives n'ont pas porté sur une quelconque liberté idéologique, mais sur la rigueur de l'exégèse. A cet égard, nous attirons spécialement l'attention du lecteur sur les pages 233 et 234, où ce problème fondamental apparaît à ses deux niveaux.


Le premier de ces niveaux est accessible à tout lecteur exigeant, même non érudit. Il concerne la traduction du livre de Job en 1858. Job 19, 25 : L'un des versets les plus célèbres de la Bible, à cause d'un contresens de la Vulgate latine : In novissimo die de terra resurrecturus sum (2). C'est en effet Dieu, et non Job, qui ressurgira. Luther a gardé le contresens : er wird mich hernach aus der Erde aufwecken. Notre lecteur exigeant vérifiera, sur les versions anciennes de la Bible à lui accessibles, celles qui ont gardé le contresens et celles qui l'ont corrigé. Il ne lui sera pas demandé de renoncer à l'une des grandes vérités de la foi chrétienne, telle que saint Paul l'explique dans 1 Corinthiens 15. Mais il pourra se convaincre qu'elle a pu lui être inculquée par des procédés dignes d'un gouvernement bien ordinaire. Le 11 avril 1859, la traduction de Job par Ernest Renan fut mise à l'Index. Cette condamnation en entraîna une autre, p. 234. « L'administrateur général de la Bibliothèque impériale et bon catholique profite de la polémique pour décider de le transférer du département des manuscrits orientaux à celui des imprimés ! Renan peut bien faire valoir qu'il ne manque pas de personnes capables de lire des imprimés en hébreu ou en arabe alors qu'il est pratiquement le seul à savoir traiter des originaux aussi précieux qu'anciens, rien n'y fait ! Monsieur l'administrateur général se dit trop occupé et met brutalement fin à l'entretien. C'est alors que Renan sait montrer qu'il n'est pas homme à refuser le combat. Puisque son supérieur ne daigne pas l'écouter, il lui écrit et, sans craindre de le placer devant ses propres contradictions. Il ose brandir la menace de sa démission. Le moment est bien mal choisi pourtant ! Cornélie est enceinte de six mois et, si modeste que soit sa rémunération, ce poste assure, pour l'heure, le seul revenu fixe du ménage... ».


La menace réussit. La situation matérielle de Renan est modeste, mais il est académicien. Nous sommes ici en pleine actualité. Lecteur exigeant et cultivé, tu as raison de remonter au texte grec ou hébreu pour vérifier le sens d'un verset. Mais il en faut davantage pour faire la critique du texte original lui-même. Ils ne sont pas nombreux, les lecteurs capables de préférer une variante indiquée dans l'apparatus critique, encore moins ceux qui ont eu la familiarité des manuscrits. Tu es obligé de leur faire confiance. Dans le cas des manuscrits arabes, Renan est en avance de 150 ans. Pas un seul des six manuscrits connus du Coran, antérieurs au IX° siècle n'en offre le texte complet, et les ambiguïtés de lecture y sont nombreuses. Du fait que sa langue maternelle était le breton, Renan eut une exceptionnelle facilité pour les langues, et il est l'un des maîtres fondateurs de la philologie, sémitique en particulier. A notre époque où l'islam est entré dans notre actualité sur tous les plans de la vie et de la pensée, le citoyen cultivé doit savoir que Renan reste une référence, non pas incontestable certes, mais nécessaire.

Il est enfin un sujet qui n'est pas abordé par M.v.D. Sur le témoignage de Paul Sabatier , nous pouvions croire que saint François d'Assise était un des centres d'intérêt de Renan. Nombre d'érudits font même de Sabatier le disciple que Renan aurait destiné à réaliser un projet qu'il n'aurait pas le temps lui-même de traiter. J'ai dit ce que je pense de cette thèse (3). Mais j'ai tout de même eu la surprise de voir que le thème d'Assise était à peine mentionné lors d'un retour de voyage en Italie (1850), et encore seulement par référence à l'héritage artistique de l'Ombrie. Quant à Paul Sabatier, nulle mention. Pour en avoir le coeur net, ayant un accès privilégié à la Bibliothèque de Paul Sabatier, je me suis plongé dans ce qui concerne Renan. L'intérêt pour saint François a existé. Mais il n'a pris corps qu'en 1864 avec le résumé par Charles Berthoud du François d'Assise de Karl Hase. La dévotion, cette fois, pouvait s'appuyer sur l'Histoire. C'est ce qui apparaît dans son compte-rendu du Journal des Débats (20-21 août 1866), repris dans les Nouvelles Etudes d'Histoire Religieuse en 1884, où il pose d'emblée ce qui va devenir la célèbre Question franciscaine : d'où viennent les tragiques tensions qui ont déchiré l'Ordre de saint François au cours de l'Histoire. Nous avons cherché trace de Paul Sabatier dans les écrits sur Renan de Jean Pommier, collègue de P. Sabatier à l'Université de Strasbourg : seuls rapports indiqués, ceux qui concernent la Didachè publiée par Paul Sabatier en 1885. Sondage non sans fruit malgré tout. On peut voir un parallélisme réel entre les deux carrières de Renan et Sabatier, une jeunesse pauvre, studieuse, douée, légitimant de hautes ambitions pour une vocation religieuse à caractère universel, soutenue par une femme de grand talent et de grand coeur. Quand Sabatier raconte leur premier contact à la sortie d'un cours d'hébreu, où Renan, célèbre, le raccompagne à sa petite chambre d'étudiant, il me paraît aujourd'hui évident qu'ils eurent l'un et l'autre conscience d'un tel parallélisme.
 
(1) Le livre est fini, louange et gloire soient à Christ.
(2) Au dernier jour, je ressurgirai de la terre.
(3) Sur le pasteur Paul Sabatier, refondateur des Etudes franciscaines, voir : Cahier Evangile et Liberté, n°122, 1993, p.4-8. Etudes théologiques et religieuses 1991, 3 fasc. p. 207-215; p.383-395; p.505-521.

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Published by La Besace des unitariens - dans sur le protestantisme libéral
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