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le calice des unitariens

chaque communauté unitarienne arbore un blason ou un logo. Voici celui des unitariens qui sont regroupés au sein de l'Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens (AFCU). Voir sur son site à la rubrique "le calice des unitariens"
http://afcu.over-blog.org/categorie-1186856.html


 

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23 avril 2013 2 23 /04 /avril /2013 18:44

L'histoire de France ne retient guère, des relations avec l'islam et l'empire ottoman, que les Capitulations de 1530 entre François Ier et Soliman le Magnifique, "nous donnant" le monopole de la représentation des intérêts catholiques dans l'empire ottoman. Ces privilèges faillirent sauter à l'occasion de la Guerre en 1914-18, mais se retrouvèrent, avec la victoire, au premier rang de nos préoccupations nationales. Elles provoquèrent même de vives tensions, avec l'Italie d'abord, laquelle élevait elle aussi quelques prétentions à représenter les intérêts catholiques, et ensuite surtout avec l'Angleterre. Celle-ci avait eu en effet le premier rôle dans la Guerre pour cette région, conquis Jérusalem, et tenait à conserver ses monopoles sur la Route des Indes. Mais la "politique arabe" de notre pays s'appuie encore sur la tradition de ces privilèges.


L'Histoire est devenue internationale. Des pionniers tels que Jules Isaac ont commencé à la construire avec les érudits allemands, et cet échange est à présent classique. On a plus de peine avec les Turcs. Or, dans le cours de l'Histoire, l'empire ottoman est par excellence le pays de la liberté de conscience, alors que les non-catholiques sont persécutés dans l'Europe chrétienne. Cette réalité majeure a été occultée parce que les chrétiens arabes ont de plus en plus mal supporté d'être citoyens de seconde zone, soumis à un impôt spécial, jusqu'à la fin de l'empire ottoman. Et comme c'était la France qui représentait principalement leurs intérêts, c'est leur point de vue qui s'est imposé en France. Le plus étonnant est encore que les protestants français aient, eux aussi, oublié la liberté de conscience de l'empire ottoman. Il est vrai que Théodore de Bèze la qualifiait de diabolicum dogma (Epistolae Theologicae I). Cette révision de l'Histoire est en particulier indispensable pour comprendre l'exception transylvaine et son importance pour suivre le fil d'Arius dans sa continuité historique : elle doit tout au voisinage ottoman.


La Réforme a survécu en Hongrie orientale sous sa forme calviniste et en Transylvanie sous sa forme unitarienne grâce aux péripéties des guerres ottomanes [ndlr – luthériens et calvinistes sont également présents en Transylvanie]. Comme chacun sait, les Turcs ont échoué devant Vienne. L'équilibre entre les grandes puissances permit au XVI°siècle d'établir en Transylvanie un pouvoir plus ou moins vassal de l'islam, avec Jan Zapolya et un régime de véritable liberté religieuse. Unitariens, calvinistes, luthériens, catholiques, y ont leur place. Repoussée de la Hongrie orientale, l'influence ottomane y permit pourtant le maintien d'une influence calviniste importante.


En Transylvanie le courant unitarien de la Réforme a pu survivre jusqu'à nos jours. Mais il convient, avant d'entrer dans quelques détails, de préciser la nature de l'influence ottomane. Le libéralisme religieux de l'islam a frappé les observateurs occidentaux, tels que le juriste Jean Bodin :
Les Arriens ont toujours depuis [le IVème siècle] continué et continuent encore en Asie et Afrique sous la loy de Mehemet, qui est appuyée sur ce fondement [arien, unitarien]. Le roy des Turcs, qui tient une bonne partie de l'Europe, garde sa religion aussi bien que Prince du monde, et ne force personne ; ainsi au contraire permet à chacun de vivre selon sa conscience : et qui plus est, il entretient auprès de son sérail à Pera quatre religions, toutes diverses, celles des Juifs, des Chretiens à la Rommaine et à la Grecque, et celle des mehemetistes, et envoie l'aumosne aux calogères, c'est-à-dire aux beaux-pères ou religieux du mont Athos Chrestiens, à fin de prier pour lui, comme faisoit Auguste envers les Juifs, auxquels il envoyait l'aumosne ordinaire et les sacrifices en Jérusalem (ed. J. de Tournes 1579, p. 453).


Nous ne pouvons ici entrer dans les détails. Mais qui veut approfondir étudiera les nombreuses éditions latines, presque toutes éditées à Francfort, surtout à partir de 1594, deux ans avant la mort de Jean Bodin, et après le couronnement du roi Henri IV, dont il soutient le pouvoir absolu fondé sur sa légitimité dynastique. Il y a des différences, et ces éditions latines sont truffées de citations en grec et en hébreu. Bodin est plus hardi en latin.


Le pouvoir ottoman eut même l'occasion de réfréner la hargne des calvinistes contre les unitariens, alors qu'eux-mêmes, en Hongrie orientale, devaient leur survie à la longue occupation temporaire des Turcs.


Nous empruntons l'essentiel de ce qui suit à George Williams, The Radical Reformation (éd. 2000, Kirksville p. 1 108ss). L'unitarisme, qui est la forme moderne de l'arianisme, apparaît en Hongrie orientale, sous pouvoir ottoman, vers 1560. Il est explicitement prêché en 1561 par Thomas Aran. Celui-ci se fait convaincre d'erreur à Debrecen par le surintendant calviniste Pierre Melius, mais il passe en Transylvanie et continue à y prêcher contre le dogme trinitaire. 

 

roumanie_regions_historiques.jpg

Cette carte de la Roumanie donne en bleu soutenu la province de la Transylvanie qui correspond à la Transylvanie proprement dite. Au XVIème siècle, la Transylvanie avait autorité plus à l'est sur le Banat (capitale Timesoara) et la province actuelle dénommée Crisana (capitale Oradea). Debrecen est dans l'actuelle Hongrie, à quelques kilomètres de la frontière. Jusqu'à la rivière Tisza, affluente du Danube, donc l'ensemble en bleue sur la carte, c'était la Hongrie orientale sous tutelle des Ottomans. Celle-ci était exercée directement par des pachas ou bien indirectement dans le cas de la Transylvanie qui était alors une principauté dirigée par un "vovoïde".

 

Intervient ici l'évêque luthérien de Transylvanie, Ferenc David, lequel, en tant que Luthérien, sentait déjà le soufre : sa conception de la Sainte cène, dite "sacramentaire", était plus proche de l'arianisme que de la conception catholique, fût-elle "évangélique", c'est-à-dire luthérienne. Aran et David s'entendirent, et la grande bataille commença. Le premier choc eut lieu à Nagysvarad (Oradea) en Transylvanie proche de Debrecen *, entre David et Melius, du 20 au 25 octobre 1569 [ndlr – ce n’est pas le premier choc ! car les "disputes" théologiques ont été organisées l’année précédente à Torda, Alba Iula et à Tirgu Murès et qu’elles ont donné naissance à l’Eglise unitarienne de Transylvanie en février 1568]. David présenta douze propositions anti-trinitaires. Melius les attaqua avec violence, au point que le roi, à l'époque Jean II Zapolya, lui-même resté catholique, intervint en déclarant qu'on ne devait pas forcer les consciences en religion.
* actuellement Debrecen est en Hongrie et Oradea est en Roumanie, juste de l’autre côté de la frontière et au sud-est, les deux villes sont distantes d’environ 70 km par la route. Les informations apportées ici par G. Williams portent sur la situation de cette région entre la Transylvanie proprement dite et la Hongrie restée indépendante et sous l’autorité des Hausbourg d’Autriche. Cette zone était sous autorité ottomane.

 

Sire, dit Melius, que votre Altesse m'entende, et vous tous ici présents ! Le Seigneur m'a révélé cette nuit de nouveau qui il est, et comment il est son véritable et propre Fils, auquel je rends grâce pour toujours ! Pasteur Pierre, répondit le roi. Si c'est cette nuit que le Seigneur vous a vraiment révélé qui il est, qu'avez-vous prêché auparavant ? Vous avez dû tromper tout le monde jusqu'à maintenant ! G. Williams, rendant compte de la scène, trouve que l'humour royal y allait un peu fort (p. 1115). Il reste que chaque parti tira ses propres conclusions du débat, celles du "Camp David" étant revues et corrigées par le roi, et fut scellée ainsi la rupture entre calvinistes et anti-trinitaires. Le terme d'unitariens date de 15 ans plus tard.


Ce grand débat marque le commencement des adhésions massives, en Hongrie et en Transylvanie, au christianisme de tendance unitarienne avec son organisation ecclésiastique [ndlr – sans doute pour cette région, car pour la Transylvanie proprement dite, c’est l’année précédente qu’il convient de retenir]. Mais non pas la fin de la guerre théologique. Il faut en particulier rappeler une véritable ordalie en champ clos en 1574, toujours à Nagysvarad (aujourd’hui Oradea), près de la frontière. Deux champions dans chaque camp ; les vaincus devant être pendus. Du côté unitarien, Luc Tolnaï et George Alvinczi. Williams ne donne pas les noms des champions calvinistes [ndlr – Pierre Melius Juhasz était mort en 1572]. Le camp calviniste étant déclaré vainqueur, Alvinczi fut pendu. Mais un riche unitarien proche du palais beylical protesta, et réclama la mort du responsable calviniste. Alors le pacha turc ordonna une dispute théologique en sa présence, entre calvinistes et unitariens. Il décida que l'exécution d'Alvinczi avait été inhumaine, et ordonna l'exécution de trois calvinistes, dont le surintendant. Les calvinistes demandèrent grâce, et les unitariens appuyèrent leur demande, en déclarant qu'ils ne désiraient pas se venger. Finalement, les condamnés s'en tirèrent avec une grosse rançon... et un impôt supplémentaire fut levé sur tous les chrétiens au bénéfice du trésor du Pacha.


La vague du mouvement unitarien devait pourtant s'arrêter, presque d'elle-même, par sa tendance à la division interne *. Après avoir nié la divinité de Jésus-Christ, une partie des unitariens trouva qu'il ne devait pas être objet d'adoration, les autres maintenant que si, en s'appuyant sur l'exemple d'Etienne priant au moment de mourir "Seigneur Jésus, reçois mon esprit" - On peut ici remarquer qu'au II°siècle, Tertullien appuyait déjà sur cette parole une conception pratiquement "binitaire" du culte chrétien.  Puisque le mouvement unitarien est toujours lié à la liberté des adhérents, les schismes y sont peut-être regrettables, mais ils ne doivent pas étonner *. Nous y reviendrons.

 

 * ndlr – hormis le drame qui entraîna la mort en prison de Ferencz David en novembre 1579 et provoqua une scission temporaire à Timisoara / Temesvar en hongrois, l’Eglise unitarienne de Transylvanie ne connut pas de scission. Dans une lettre ouverte,  Karádi Pál accusa l'Italien György Biandrata, Demeter Hunyadi (l'évêque successeur), et leurs suivants d'être responsables de la condamnation de Ferencz Dávid et devint évêque des congrégations de la partie Est de la Hongrie (dont le Banat), partie entre la Transylvanie proprement dite et la Hongrie sous domination des Hausbourg. Nous n'avons pas connaissance que  Karádi Pál ait eu un successeur pour continuer sa dissidence.

A la même époque, en Lituanie et en Pologne, les synodes des anti-trinitaires ne connurent pas de dissidence.

Dans les pays anglophones où l'unitarisme se développa dans les siècles suivants, l'adoption d'une ecclésiologie de type congrégationaliste (où chaque congrégation est indépendante) permis à la mouvance unitarienne de maintenir sa cohésion. Aujourd'hui, la quasi totalité des unitariens participe au réseau mondial qu'est l'International Council of Unitarians and Universalists (fondée en 1995).

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Published by Maurice Causse - dans sur l'arianisme
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