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le calice des unitariens

chaque communauté unitarienne arbore un blason ou un logo. Voici celui des unitariens qui sont regroupés au sein de l'Assemblée fraternelle des chrétiens unitariens (AFCU). Voir sur son site à la rubrique "le calice des unitariens"
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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 19:51

Eglise réformée du Mans. Culte d’entrée dans l’Avent.

Dimanche 30 novembre 2008. Culte avec concert (cantates de Bach).

Evangile de Marc chapitre 1, versets 32 à 37. Prédication de Didier Travier.
article à la Une dans le n° 97, novembre 09, de la Correspondance unitarienne.


Nous entrons aujourd’hui dans le temps liturgique de l’Avent, temps de la préparation de Noël, de l’attente de la venue du Christ. Et c’est bien de cette attente dont il est question dans l’évangile du jour et dans la cantate BWV36 de Bach.


Un mot d’abord sur la cantate. Vous avez pu suivre sur vos feuilles la traduction des paroles et vous aurez peut-être été frappés par le fait que la rencontre avec le Christ est décrite comme une rencontre entre des fiancés. Ce thème d’inspiration piétiste se situe dans la lignée des commentaires allégoriques du Cantique des cantiques. L’essentiel est ici que, pour Bach, le temps de l’Avent est le temps d’une attente amoureuse et l’on comprend l’allégresse qui s’exprime dans la cantate, tant l’attente amoureuse est par avance habitée par la joie de la rencontre à venir.


Le texte de l’évangile du jour nous propose une toute autre image de l’Avent. L’avènement du Royaume est ici comparé à un maître de maison rentrant de voyage. Il y est question d’un veilleur de nuit qui doit guetter le retour du maître. Et gare à lui s’il s’assoupit et si le maître doit lanterner à la porte ! Ainsi après la figure du fiancé ardemment désiré, voici celle du maître craint. Alors on peut légitimement se demander s’il n’y a pas là deux évangiles, deux manières opposées de vivre le temps de l’Avent, l’une dans l’impatience du désir, l’autre dans l’angoisse de la crainte. En vérité, je rejette de toutes mes forces une religion qui asservit l’homme par la peur et je ne crois pas que ce soit là le sens véritable du texte. Regardons donc le texte de plus près.


Je commencerai par replacer le texte dans son contexte. Notre passage se situe dans le chapitre 13 de l’évangile de Marc que les commentateurs désignent parfois comme le petit apocalypse de Marc, par comparaison avec le grand apocalypse de Jean. Ce chapitre traite en effet tout entier de la fin des temps, de ce que les théologiens appellent l’"eschatologie". L’attente de la fin des temps, du "jour du Seigneur" était forte à l’époque de Jésus, avec des nuances diverses. Certains (comme les zélotes) espéraient la venue d’un messie politique qui allait libérer la Palestine de la domination des Romains. D’autres mettaient surtout l’accent sur une intervention spectaculaire de Dieu à l’échelle du monde, un événement cosmique. L’annonce prophétique de la venue du Royaume de Dieu par Jésus relève manifestement de ce type d’espérance. Jésus pensait du reste que la venue du Royaume était imminente : "cette génération ne passera point [avant] que tout cela n’arrive" (Mc 13, 30). De même les premiers chrétiens attendaient le retour glorieux du Christ comme un événement immédiat. Ces croyances semblent bien étranges à nos esprits modernes et l’on peut se demander si le texte a encore quelque chose à nous dire.


Or que dit Jésus au sujet de l’avènement du Royaume ? "Pour ce qui est du jour ou de l’heure – le "grand soir" politique ou cosmique – personne ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais le Père seul " (v. 32). On ne saurait dire plus clairement la chose suivante : l’avenir n’est pas un objet de connaissance possible, ce n’est pas un objet de prédiction, de spéculation. L’avenir ne nous regarde pas, il est l’affaire de Dieu. Et aussitôt, cette ignorance de l’avenir nous renvoie à un impératif d’action dans le présent : "Prenez garde, veillez, car vous ne savez quand ce sera le moment" (v. 33). Autrement dit : ne vous préoccupez pas de quand le Royaume va arriver, agissez ici et maintenant comme si le Royaume arrivait. Donc nous voyons que ce texte nous invite à un renversement de perspective : là où les auditeurs de Jésus attendent sans doute une révélation sur ce qui va arriver dans l’avenir, Jésus les renvoie à une responsabilité dans le présent.


Ce renversement de perspective opéré par le texte du futur vers le présent nous donne peut-être une clé pour comprendre la part de vérité contenue dans la croyance en la venue immédiate du Royaume. La conscience de l’imminence du Royaume ne résulte pas d’un pronostic historique mais d’un sentiment d’urgence spirituelle éprouvé dans le présent par une conscience sur le qui-vive. Le discours de Jésus sur la fin proche des temps est, si l’on veut, la projection, à travers un langage historiquement daté, celui de la littérature apocalyptique juive, de la conscience aiguë que l’heure d’une décision radicale a sonné. Et je vois là une légitimation à une entreprise de ce que le grand théologien allemand Rudolf Bultmann appelait la "démythologisation" de l’évangile : enlever l’habillage mythologique qui entoure en l’occurrence l’idée de Royaume de Dieu pour mieux en saisir, dans toute sa pureté, la profondeur spirituelle.


L’exigence spirituelle qui est au cœur de la prédication du Royaume est exprimée dans notre texte par un mot d’ordre, "veillez", répété à trois reprises et une quatrième fois sous la forme négative "craignez qu’il ne vous trouve endormis". Cette exigence répétée n’est pas une proposition facultative, une invitation molle ; elle présente au contraire un caractère impérieux, ce que la parabole, dans son langage imagé, exprime par la figure du maître sévère.


En second lieu, il s’agit est une vigilance de tous les instants ainsi que le montre la référence aux quatre veilles de la nuit ("soir", "milieu de la nuit", "chant du coq", "matin"), qui correspondent au découpage ancien du temps nocturne.


Enfin, il s’agit d’une exhortation universelle. Dans la parabole, le maître de maison confie des responsabilités différentes à chacun de ses serviteurs ("à chacun sa tâche"). La tâche spécifique de la veille, qui consiste à guetter le retour du maître, concerne spécifiquement le portier dont il est seul question. On pourrait donc penser que l’exhortation de Jésus ne concerne qu’une catégorie de disciples – les apôtres, les prêtres ou les pasteurs, les moines ou qui sais-je encore ? Mais le dernier verset du texte généralise expressément ce commandement : "Ce que je vous dis, je le dis à tous : veillez ". L’exhortation à la veille spirituelle s’adresse donc bien à tout homme.


Que signifie cette exhortation à la vigilance ? Ce texte paraît d’abord spécialement écrit pour la première communauté chrétienne. Celle-ci attend, nous l’avons dit, le retour prochain de Jésus. Mais force est de constater qu’il tarde à venir. Bien plus, loin de la gloire promise, ce sont les persécutions qui s’annoncent. Alors la déception des premiers chrétiens a dû être immense et avec elle le risque de découragement et de relâchement. Ces paroles placées dans la bouche de Jésus m’apparaissent comme une réponse à cette situation. Réponse qui vise à conforter leur espérance (le maître tarde mais finira par venir) et à les exhorter à rester fidèles dans leur foi et dans la pratique des œuvres bonnes.


Nous ne sommes plus dans l’état d’esprit des premiers chrétiens mais notre situation n’est peut-être pas aussi éloignée que cela de la leur, au sens où nous aussi nous vivons dans un monde désenchanté, c’est-à-dire un monde d’où Dieu est absent. Dans l’ordre de la connaissance, l’existence de Dieu est métaphysiquement indémontrable et scientifiquement inutile. Le monde est rempli de souffrance et d’injustice et l’idée que celles-ci sont, sinon voulues, du moins permises par Dieu révolte légitimement notre conscience morale. Il y a là un silence de Dieu qu’il faut assumer jusqu’au bout contre les consolations fallacieuses d’une religion à bon marché. Et c’est dans cette absence, que le veilleur guette les signes d’une présence.


Il me semble trouver dans la suite de l’évangile de Marc une confirmation de cette situation. L’exhortation à la vigilance est en effet répétée, à trois reprises encore, dans le chapitre suivant (chapitre 14), dans un contexte bien particulier, celui du jardin de Gethsémani. Jésus, affronté à la perspective de sa mort prochaine, veille et demande à ses disciples de veiller : "Mon âme est triste jusqu’à la mort ; restez ici et veillez" (Mc 14, 34). Et par trois fois, vous le savez, il les trouve endormis. La mort, la nôtre et celle de nos proches, menace de plonger toute chose dans l’absurde et le dérisoire. Et la vigilance apparaît ici comme un affrontement lucide de la mort et la recherche d’une affirmation de sens qui lui tienne tête. Et on pourrait du reste lire le texte du jour lui-même comme une méditation sur la mort, car n’est-ce pas de la mort que l’on peut dire "veillez, car vous ne savez quand ce sera le moment" ? La perspective de notre mort souligne avec acuité l’urgence de la vie. C’est donc bien ici encore dans l’obscurité que le veilleur guette l’apparition d’une lumière.


Mais où nous tournerons-nous pour apercevoir cette lumière ? Le mot d’ordre "veillez" me paraît rempli d’espérance, car il ne nous est pas demandé de nous réveiller, comme si nous étions déjà endormis, mais de résister à la tentation du sommeil. Un texte de l’Apocalypse le dit de manière encore plus vigoureuse "sois vigilant, ranime ce qui te reste de vie défaillante" (Ap. 3, v. 2). Il ne nous est pas demandé de faire exister la vie là où elle serait absente, mais de ranimer la vie qui est encore en nous. Il me semble donc que l’exhortation à la vigilance vise à préserver et activer une vie de l’esprit qui existe déjà en chacun de nous, croyants ou non-croyants. Et ce de multiples manières.


Contre le sommeil de la conscience morale et politique, la vigilance préserve notre capacité d’indignation devant l’injustifiable, l’intolérable.


Contre le sommeil de l’intelligence, la vigilance nous affranchit des idées reçues et des formules creuses, elle étend le champ de notre curiosité et stimule notre désir de vérité.


Contre le sommeil de nos sens, la vigilance aiguise notre sensibilité à la beauté, beauté de la nature, beauté de l’art, d’une cantate de Bach qui est comme la promesse d’une vie meilleure.


Contre le sommeil de notre désir, la vigilance attise notre aspiration à un bonheur qui dépasse la satisfaction consumériste de nos besoins terre-à-terre.


Et par-dessus tout, contre l’endormissement dans nos relations avec autrui, la vigilance ravive la présence de l’autre; elle nous expose à lui, dans la douleur de la compassion et l’émerveillement de la découverte ; elle empêche l’éloignement de devenir de l’indifférence, l’intimité de dégénérer en une familiarité de mauvais aloi, où l’autre finit par disparaître dans l’habitude.


Voilà différents domaines où la vie de l’esprit est sans cesse menacée par la tentation de l’endormissement et où le mot d’ordre "veillez" prend sens. Qu’est-ce qui peut nous soutenir dans l’éveil ? C’est, je crois, l’espérance, et c’est là où nous retrouvons Bach. Seule la visée d’un horizon qui transcende notre présent peut nous porter au-delà de nous-mêmes. Cet horizon nous met en mouvement dans notre désir du bien, du vrai, du beau, du bonheur, de l’unité des consciences et, j’ose à peine le dire tant ce mot doit être employé avec retenue, dans notre désir de Dieu. C’est pourquoi, pour répondre à notre question initiale, il n’y a pas deux évangiles, mais bien un seul qui est en même temps évangile de la vigilance selon Marc et évangile de l’espérance selon Bach. "Ce que je vous dis, je le dis à tous : veillez". Amen !

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Published by Didier Travier - dans CU 2009 - articles
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